• La vie n’est qu’un énorme combat. Mais lorsqu’un jour, tu apprends que tu es immortelle, tu ne sais plus quoi faire de ta vie. Tu tentes des choses que tu n’aurais jamais tentées avant, et tu oublies petit à petit qui tu es réellement. Le monde avance, et toi, tu le vois avancer. Sans toi. Car tu as peur de laisser une trace de toi qu’on pourrait un jour te reprocher. Te reprocher d’être différente. Je n’ai pas choisi cette voie. Cette voie m’a choisie. Alors je fais avec comme on dit. J’essaye de profiter de chaque jour. Mais ils se ressemblent tous. Le temps a beau s’écouler, pour moi, c’est comme si il s’était arrêté. Et que plus rien ne pourrait relancer le sablier de ma vie. Mais la vie est joueuse. Moqueuse même. Elle a décidé de remettre mon sablier en route. Sans même me prévenir. Et je ne l’ai compris que trop tard. Malheureusement. J’ai à nouveau tout perdu. À cause de la vie. Sale traitresse. J’erre à nouveau, seule, dans ce bas-monde.

    Ma longue route d’errance a croisé la tienne. Je ne voulais pas y croire. Parce que j’avais peur de te briser. Tu étais plus fragile que moi. Tu devais t’en douter. Parce que tu ne m’as pas comprise le jour où tu m’as adressé la parole pour la première fois. C’était comme si je parlais une langue étrangère. Pour moi, tu parlais une langue étrangère. Et je savais très bien pourquoi je ne te comprenais pas. C’était parce que j’avais refusé de laisser les changements du monde m’atteindre. Et je l’ai regretté ce jour-là. Mais tu n’as pas baissé les bras, là où moi je les aurais baissés. Tu es venu me voir tous les jours. Parfois tu essayais de discuter avec moi, parfois tu passais ton temps à m’observer. Et moi, je ne passais mon temps qu’à t’observer. Tu étais un étranger à ma vie d’errance, alors j’essayais de faire en sorte de ne plus le laisser transparaître à travers mon comportement. Et puis, à force de t’observer, j’ai réussi à comprendre comment tournait le monde dans lequel tu vivais. Et on s’est finalement compris. Je t’ai parlé, comme lorsqu’on parle à un ami. Tu m’as tendu la main. Tu voulais me faire visiter le monde. Tu avais compris que je ne le connaissais pas. Tu ne savais pas encore que je l’avais déjà visité à maintes reprises, et que je refusais de le voir tel qu’il était. Je vivais dans mon monde. Tu aurais pu essayer d’y entrer. Mais tu as préféré me faire venir dans le tien. Un monde merveilleux où nous pourrions vivre ensemble. Heureux. Mais c’était sans compter sur la fatalité qui t’a rattrapé.

    Les années ont passées. Trois pour être exacte. Et ces trois années, je m’en souviendrai toute ma vie. Aussi longue soit-elle. Elles ont été les meilleures que j’ai pu passer depuis que j’ai appris que j’étais immortelle. La première année, tu m’as fait visiter ton monde, tu m’y as incluse. Tu avais réussi à me faire ouvrir mon cœur. Et comme si il n’était pas assez ouvert, tu as continué à l’ouvrir, en m’ouvrant le tien. Tu m’as avoué les sentiments que tu avais pour moi. Et je refusais de l’admettre, mais j’avais les mêmes sentiments à ton égard. Mais je refusais de l’admettre. Alors, la deuxième année, tu t’es amusé à me faire la cour, pour me les faire avouer. Chose que tu as réussi haut la main. Alors tu m’as proposé de m’installer chez toi, vu que je n’avais plus vraiment de toit à moi. J’ai accepté. Je me disais que j’avais bien le droit à tout cela, moi l’Immortelle. La troisième année, tu avais décidé de mettre les petits plats dans les grands. Tu voulais nous unir pour toujours. Chose que je ne voulais pas. Pas du tout même. Et jamais tu n’as réussi à me faire changer d’avis sur la question. Au début, tu insistais pour que je te dise oui. Parce que les fois précédentes, je te disais oui au bout d’un moment. Mais là, je ne t’ai jamais dit oui. Alors tu as baissé les bras. À moitié. Tu as tout de même voulu savoir pourquoi je refusais. Et tu n’as jamais insisté pour que je te réponde. Et je te réponds trop tard. C’était parce que je voulais te préserver de moi, de ce que je suis. Tu étais si pur, si innocent. Si gentil et si attentionné, que ce soit avec moi ou avec ton prochain. Je ne voulais pas que le sort cruel te rattrape. Je t’ai dit ces quelques mots. Ceux qui t’ont amené à ta perte. Je t’ai dit la vérité, et pourtant tu as refusé de me croire. Tu avais ouvert mon cœur, alors tu devais savoir. Tu as su, et tu m’as fui. Peut-être parce que tu le savais déjà. Peut-être parce que tu refusais de me croire. Je ne le saurai jamais. Mais je sais que je t’ai amené à ta perte. Je m’étais permise ces instants de pur bonheur avec toi. Jusqu’au bout. Et c’est ce qui t’a tué.

    Je vois encore la voiture arriver dans la rue, et toi qui cours pour me fuir après que je t’ai dit que j’étais immortelle. Je l’entends freiner à ton niveau. Je te vois encore te faire percuter et voler par-dessus. Je me vois courir vers toi, les larmes aux yeux. Je venais de te perdre émotionnellement, je ne voulais pas te perdre physiquement. Je me vois te prendre dans mes bras. Tu es couvert de sang. Ton sang. Je me rappelle encore le sentiment qui m’a gagné à ce moment-là. Ce sentiment qui te dit que tu sais que c’est la fin, mais que tu refuses d’admettre. Je te vois encore essayer de me dire quelque chose. Des mots rassurants. Personne ne les entend. Mais moi je les ai entendus. Parce que je les ai lus sur tes lèvres. Lèvres que j’ai embrassées. Ces mots résonnent aujourd’hui encore dans mon âme. Je te vois rendre ton dernier souffle après cet instant. Tu es là, dans mes bras, inanimé. Mort. Mais je refuse ta mort. Cela aurait dû être moi. Mais les mots que tu m’as dits me reviennent. Alors je te laisse partir. Parce que c’est mon destin d’être seule.

    On vient de célébrer tes funérailles. Tout le monde est parti. Je voulais être seule avec toi. Je voulais que tu sois le seul à tout savoir de moi. Je comprends désormais le sentiment que j’ai eu la première fois que je t’ai vu, tu sais, le jour où tu m’as adressé la parole pour la première fois. Je te voulais. Je te désirais. Et tu me l’as fait comprendre au travers de ces trois années que l’on a passées ensemble. Et je me souviendrai toujours de toi. Toi, comme étant la personne qui m’a fait comprendre que la vie que je mène n’est ni noire, ni blanche, mais grise. Et que je dois l’accepter. J’ai fait graver les mots que tu m’as dits avant de me quitter sur ta tombe. Pour que je ne les oublie pas. Et pour que tu saches que tu représentes la même chose à mes yeux. Je veux aussi te dire que je ne reviendrai peut-être jamais me recueillir sur ta tombe. Parce que je suis immortelle, et que je ne veux pas attirer trop de soupçons sur moi. Mais je veux que tu saches que ce n’est pas pour autant que je t’oublierai. Parce que tu me l’as dit, et que je sais désormais ce que je suis grâce à toi.

    Je suis un ange.


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